Laurent Caire est ruiné par la Révolution

À Son Excellence Monsieur le Chevalier Elliot ministre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique en Corse.

Laurent Caire ancien propriétaire du domaine où fut la Redoute Mulegrave, prend la liberté d’exposer l’étendue de ses malheurs, et la perte totale de sa fortune. Il n’a pas la prétention d’en réclamer la totalité auprès des Puissances, mais il se flatte que leur générosité sera émue en jetant un coup d’œil sur le simple aperçu de la valeur des objets suivants.

Il avait dans l’étendue de son domaine de cent vingt et un mille deux cent quarante une cannes de terre complantées en bois, ce toisé est fait relativement à sa nouvelle imposition et l’article ne monterait pas à moins de cent dix huit mille livres ; au surplus il s’en rapporte à l’évaluation que tout expert pourrait faire. Cy…118.000

Il avait de plus soixante neuf mille trois cent dix huit cannes de terre complantées en vigne, olivier, figuier, mûrier, oranger, caprier et arbres fruitiers absolument dévastés, coupés ou arrachés ; il avait aussi des terres à la Garde et aux Sablettes. Ce dommage joint à celui des bâtiments et à la destruction des fontaines, conduites des eaux, des ustensiles de cave, du moulin à huile, des pressoirs, des tonneaux, et bestiaux, s’élève au moins à deux cent vingt cinq mille livres. Cy…225.000

La perte d’une fabrique de cordes pour les navires, établie à La Seyne pour occuper les pauvres ouvriers de tout âge, des marchandises en chanvre, goudron, savon et des ustensiles qu’elle contenait se monte au moins à cinquante sept mille livres. Cy…57.000

La perte des marchandises que sa femme n’a pu enlever de Toulon, en blé, vin, huile, savon, soye, siure, café, et autres divers articles qu’il avait en magasin, va à plus de soixante mille livres. Cy… 60.000

La perte totale du mobilier de la Campagne vingt six mille livres. Cy…26.000

La perte totale du mobilier de la ville, la garde-robe de sa belle-mère, celle de sa femme, peut s’évaluer à soixante dix mille livres. Cy…70.000

Il est à présumer que trois grandes maisons qu’il a à Toulon seront abattues, que ses maisons de campagne en huit ou dix bâtiments dont quatre surtout très considérables, déjà dévasté seront aussi détruits. Ces divers objets s’élèvent à mieux de cent quatre vingt mille livres. Cy…180.000

Il faut ajouter ses divers intérêts sur des navires, sur des édifices publics, sur des fermes, ses placements tels que ceux sur le Clergé, ses contrats, ses billets à ordre, un commerce qu’une longue suite d’années de travail et de bonne conduite avait rendu florissant. Il se borne à porter tant d’objets inappréciables à quatre cent mille livres. Cy…400.000

Les remboursements qu’on lui a fait accepter de force en assignats lorsqu’ils perdaient jusques à 80 %, tandis qu’il ne se permettait pas d’en user de même avec ses créanciers, lui ont fait un tort de cent vingt mille livres. Cy…620.000

Il attendait de son malheureux frère qui selon toute apparence a été perdu dans le désastre de Toulon près de trois cent mille livres. Cy…300 000

Total : 1.556.000 livres

La perte s’élève à plus d’un million et demi, et certainement les articles ne sont pas exagérés. Après une Révolution aussi désastreuse son ancre d’espérance était sa campagne qui seule aurait pu nourrir sa famille. Et l’on sait dans quel état à cette campagne est réduite. Il conservait ses bois précieusement pour en faire des coupes à feu et à mesure des besoins d’argent.

Son Excellence connait de quelle utilité ses forêts étaient aux anglais, ainsi que tous les arbres de sa terre, que s’il eût fallu porter au Camp tous les ustensiles et matériaux qui se trouvaient chez lui, les travaux eussent été plus longs et plus dispendieux.

Dans son désastre perdant tout jusques aux papiers de la plus grande conséquence, on ne lui a sauvé qu’un registre où ses créanciers sont inscrits pour environ quatre vingt mille livres parce qu’il s’est fait la délicatesse de les payer en assignats.

Il a auprès de lui Madame de L’Épine mère de sa femme qui est très âgée et très infirme, et qui n’a rien au monde pas même ses diamants, sa femme, trois filles en âge d’être établies, et un fils de six ans qu’il faut élever ; quant à lui sexagénaire ne se sentant plus en état de travailler, il n’a d’espoir pour ses vieux jours et pour ceux de sa femme et pour ses enfants que dans la sensibilité et la justice de Son Excellence ; elle se rappellera les promesses d’indemnité qu’elle lui fit, et qu’elle devait réitérer à Madame Caire, après qu’il fut parti muni de l’agrément de Son Excellence pour aller (avec son collègue Mr Pernety, également malheureux) faire un emprunt en Italie. Ces promesses le soutiennent ; il attend avec confiance les effets dont il conservera la plus vive reconnaissance.

Livourne le 28 mars 1794

Laurent Caire

Notes et références

Source : Lettre d'Henri Foulcher sur Laurent Caire du 21 septembre 1985

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