
Ingénieur électricien et inventeur, Louis de Raphélis-Soissan a consacré une partie de sa vie à l’électrification et aux applications domestiques de l’électricité. Ses brevets témoignent de recherches suivies sur le chauffage de l’eau et l’émaillage des métaux. Les lettres et les souvenirs familiaux font aussi connaître un homme attaché à la Provence, à Malleribes et à ses neveux, pour lesquels il est resté « tonton Louis ».
Une famille provençale
Marie Joseph Eugène Louis de Raphélis-Soissan naît le 7 août 1878, à deux heures du matin, à Entrecasteaux. Il est le fils de Louis de Raphélis-Soissan (1852-1918) et de Gabrielle Gérard de Lubac. Ses parents sont alors domiciliés à Jemmapes, en Algérie. En l’absence du père, c’est son oncle maternel Fernand de Lubac qui déclare la naissance. Louis est baptisé dès le lendemain, le 8 août : ses parrain et marraine sont ses grands-parents maternels, Eugène de Lubac et Louise d’Agnel de Bourbon.1
Sa vocation scientifique se dessine tôt. Le 14 novembre 1896, Le Petit Marseillais annonce son admission au baccalauréat, dans la rubrique « Lettres-mathématiques », avec la mention très bien. Le journal écrit son nom « de Raffélis-Soissan », une graphie que l’on retrouve dans plusieurs actes de famille.2
Ingénieur sur la Côte d’Azur
Au début du XXe siècle, Louis travaille pour l’Énergie électrique du littoral méditerranéen. Une lettre adressée à sa mère le 3 septembre 1905 porte l’en-tête du réseau d’Antibes. En 1906, son contrat de mariage le donne comme ingénieur domicilié à Grasse. Ces documents jalonnent ses premières années professionnelles sur la Côte d’Azur.3
Selon les souvenirs familiaux, il participe à l’électrification des Alpes-Maritimes et du Var. En reconnaissance de ses services, son employeur aurait raccordé gratuitement Malleribes, la propriété familiale près de Saint-Tropez, et accordé la gratuité du courant.4
Adèle Houchart : les lettres et le mariage
Adèle Marie Julie Houchart est née au Tholonet le 15 septembre 1878. Elle est la fille d’Aurélien Houchart, négociant et propriétaire, et d’Isabelle Marie Emma Rose, établis au hameau de Palette. Leurs familles échangent des lettres au cours de l’année 1906. En juillet, Adèle écrit à la mère de Louis sa joie de se rendre à Grasse avec son père ; quelques semaines plus tard, elle invite Louis à venir à Palette et lui promet des cartes postales de son prochain voyage à Barcelone. Derrière le très réservé « Cher Monsieur » de ses lettres, on devine l’impatience de se revoir.5
Le faire-part de fiançailles est daté de Palette, le 28 octobre 1906. Le 30 novembre, les futurs époux signent leur contrat devant Me Daillan, notaire à Aix, et choisissent la communauté réduite aux acquêts. Le mariage est célébré le 1er décembre 1906 en l’église du Tholonet, par l’abbé Armand d’Agnel, cousin du marié. Un deuil récent explique l’intimité de la cérémonie.6
Les témoins de Louis sont son cousin Maurice de Laborde-Caumont et Maurice Sicard. Adèle a pour témoins son oncle et son frère aîné Ferdinand Houchart. Le Mémorial d’Aix présente le père de la mariée comme propriétaire à Palette et administrateur de la Banque de France.7
Le couple s’installe à Marseille, au 7 boulevard de la Liberté, adresse encore attestée par les actes de succession de la famille Houchart en 1919. Louis et Adèle n’auront pas d’enfants, ce qui restera, selon les souvenirs familiaux, un grand regret pour Louis.8
La guerre et les recherches de l’inventeur
Pendant la Première Guerre mondiale, Louis est affecté à la poudrerie de Saint-Chamas, près d’Istres. Sa correspondance évoque encore ses déplacements à Saint-Chamas en novembre 1918. Après la guerre, les souvenirs familiaux le conduisent à Sofia, en Bulgarie, comme conseiller auprès de la compagnie d’électricité locale.9
Ses inventions s’inscrivent dans un même ensemble de préoccupations : mieux employer la chaleur électrique, isoler les conducteurs et améliorer les appareils usuels. Dans les brevets, il apparaît aussi sous le nom abrégé de « Louis de Soissan », qui désigne bien Louis de Raphélis-Soissan.10


- Un appareil de chauffage économe en chaleur. Le 27 juillet 1920, il demande un brevet pour un « appareil à rendement organique élevé pour le chauffage par l’électricité ». Le dispositif cherche notamment à limiter les pertes de chaleur par une enveloppe isolante. Le brevet est délivré le 31 mars 1921. Il mentionne une demande antérieure déposée en Belgique le 19 décembre 1913 : ces recherches avaient donc commencé avant la guerre.11
- L’émaillage des métaux et des fils métalliques. Une demande du 5 juillet 1921, suivie d’une délivrance le 18 avril 1922, porte sur un procédé d’émaillage applicable notamment aux conducteurs électriques. Ce travail relie la recherche sur les matériaux à celle sur les appareils chauffants.12
- La construction des appareils de chauffage électrique. Le brevet demandé le 5 mai 1922 utilise des fils émaillés incorporés à une masse métallique. Il envisage diverses applications domestiques, des fers à repasser aux récipients et aux chauffe-eau. Le texte renvoie lui-même au procédé d’émaillage de 1921.13
- Un réservoir donnant rapidement de l’eau chaude. Sa demande du 22 octobre 1923 décrit une circulation par thermosiphon : une petite quantité d’eau chauffée rejoint le haut du réservoir, où elle devient disponible avant que toute la réserve soit chaude. Le dispositif prévoit aussi une protection contre la vidange accidentelle et une coupure par métal fusible en cas de surchauffe.14
L’émaillage fait également l’objet d’une protection aux États-Unis : le brevet américain n° 1 495 632 est délivré le 27 mai 1924. Louis poursuit ses recherches avec un dépôt français du 28 septembre 1927 relatif au même domaine, puis une demande suisse du 30 août 1928 pour un procédé de formation d’une masse émaillée.15
Malleribes, les vignes et la mémoire familiale
Au tournant des années 1930, alors qu’il est dans la cinquantaine, Louis aurait gagné un gros lot grâce à une obligation à lots. Selon le récit familial, ce gain lui permet de quitter la vie professionnelle et de se consacrer à la gestion de ses affaires et de celles d’Adèle. Dès qu’il le peut, il prend sa Citroën B14 pour rejoindre Malleribes, où il aime notamment s’occuper des vignes.16
Cette propriété du littoral, près de Saint-Tropez, lui vient de son demi-frère Charles : il en a hérité avec sa sœur Gabrielle et son frère Jean. Elle tient une place particulière dans l’histoire familiale. En mars 1940, Louis fait reproduire, agrandir et colorier une photographie prise en 1885 par Alexandre Coadon : on l’y voit enfant, auprès des familles de Raphélis-Soissan et de Lubac.17
Dans les souvenirs de ses proches, Adèle est une femme douce et pieuse ; elle rapporte de Palette un fameux vin cuit. Le témoignage de sa petite-nièce Nicole Houchart complète ce portrait : Adèle avait obtenu le baccalauréat et, devenue veuve, continuait à suivre des conférences à l’université. La lecture et la musique classique occupaient ses soirées. Ce goût d’apprendre prolonge, à sa manière, la curiosité scientifique de son mari.18
« Ton vieux tonton »
À la fin de sa vie, Louis habite au 13 rue Flégier à Marseille. En décembre 1949, il cherche à faire reconnaître ses droits à une retraite de cadre. Le député Henry Bergasse intervient auprès d’EDF et lui transmet les nouvelles de ses démarches. Les courriers conservés témoignent de cette demande, sans permettre d’en connaître l’issue.19
Le 29 janvier 1950, avant une opération qu’il sait très grave, il écrit à son neveu Charles, son « bon Charlot ». Il évoque le petit garçon qu’il a tenu dans ses bras, leurs jeux et leurs promenades, puis les années où la distance a espacé leurs rencontres. Sa lettre mêle l’inquiétude, la foi chrétienne et une profonde affection. Il demande à son neveu de penser quelquefois à lui et signe « ton vieux tonton ».20
Louis meurt à Marseille le 11 février 1950, à l’âge de 71 ans. L’acte de décès donne dix-huit heures trente et l’adresse du 77 rue du Docteur-Escat. Une annotation familiale précise qu’il s’agit de la clinique Bouchard. Les annonces de presse indiquent que les obsèques ont eu lieu dans l’intimité.21
- Archives familiales, collection Marc de Raphélis-Soissan : acte de naissance de Louis, Entrecasteaux, 7 août 1878, acte n° 26 ; extrait du registre des baptêmes de la paroisse d’Entrecasteaux, 8 août 1878. ↩
- Le Petit Marseillais, 14 novembre 1896, résultats du baccalauréat, rubrique « Lettres-mathématiques », coupure conservée dans les archives familiales. L’hypothèse, avancée dans les souvenirs familiaux, de cours suivis auprès de Félix Chancel à Marseille n’est pas confirmée par une pièce de scolarité dans le dossier consulté. ↩
- Archives familiales : lettre de Louis à Gabrielle de Lubac, Antibes, 3 septembre 1905 ; contrat de mariage de Louis de Raffélis-Soissan et d’Adèle Houchart, reçu par Me H. Daillan à Aix, 30 novembre 1906, p. 2 du document numérisé. ↩
- Souvenirs familiaux rapportés par Marc de Raphélis-Soissan dans la première version de cette biographie. Les conditions du raccordement et de la fourniture d’électricité à Malleribes ne sont pas documentées par un contrat dans les pièces consultées. ↩
- Archives familiales : contrat de mariage du 30 novembre 1906, p. 2 ; lettres d’Adèle à Gabrielle de Lubac, 11 juillet 1906, et à Louis, 26 et 31 juillet 1906. La lettre du 31 juillet évoque expressément le plaisir de le revoir et la longueur du trajet entre Grasse et Aix. ↩
- Archives familiales : faire-part de fiançailles, 28 octobre 1906 ; contrat de mariage, 30 novembre 1906, p. 3 ; L’Écho de Paris, 10 décembre 1906, annonce du mariage. ↩
- L’Écho de Paris, 10 décembre 1906, et Le Mémorial d’Aix, 16 décembre 1906, coupures conservées dans les archives familiales. Les deux annonces diffèrent sur le nom de l’oncle témoin : « Roudier » dans la première, « Rouvier » dans la seconde. ↩
- Archives familiales : liquidation de la succession d’Aurélien Houchart, acte du 24 septembre 1919, p. 3 du document numérisé ; souvenirs familiaux recueillis par Marc de Raphélis-Soissan. ↩
- Souvenirs familiaux rapportés par Marc de Raphélis-Soissan ; brouillon de lettre de Louis à Marie Houchart, 4 novembre 1918, où il annonce se rendre à Saint-Chamas le lendemain. La mission à Sofia reste connue par la tradition familiale, sans dates précises dans les pièces consultées. ↩
- Identification confirmée par Marc de Raphélis-Soissan, communication du 29 octobre 2026 ; voir notamment le brevet français FR 522450, publié sous le nom « Louis de Soissan ». ↩
- Office national de la propriété industrielle, brevet FR 522450, demandé le 27 juillet 1920, délivré le 31 mars 1921 et publié le 30 juillet 1921. La demande belge du 19 décembre 1913 est mentionnée en tête du fascicule, d’après la déclaration du déposant. Exemplaire conservé dans les archives familiales. ↩
- Office national de la propriété industrielle, brevet FR 540432, « Procédé d’émaillage de métaux, de fils métalliques et d’ustensiles et objets divers », demandé le 5 juillet 1921, délivré le 18 avril 1922, publié le 11 juillet 1922 ; archives familiales. ↩
- Office national de la propriété industrielle, brevet FR 551005, demandé le 5 mai 1922, délivré le 23 décembre 1922, publié le 26 mars 1923 ; archives familiales. L’inventeur y est domicilié au 7 boulevard de la Liberté à Marseille. ↩
- Office national de la propriété industrielle, brevet FR 572830, « Perfectionnement dans les réservoirs à eau chauffée par électricité », demandé le 22 octobre 1923, délivré le 28 février 1924, publié le 13 juin 1924 ; archives familiales. ↩
- Brevet américain US 1 495 632, « Process for the enameling of metals, wires, and metal structures », demande du 24 juin 1922, délivrance du 27 mai 1924, planche conservée dans les archives familiales ; FR 34304 E, demande du 28 septembre 1927, publication du 4 mai 1929, et CH 138520 A, demande du 30 août 1928, publication du 28 février 1930, notices bibliographiques Google Patents. ↩
- Souvenirs familiaux rapportés par Marc de Raphélis-Soissan. La date et le montant du gain ne sont pas établis par une pièce justificative dans le dossier consulté. ↩
- Précisions de Marc de Raphélis-Soissan sur la transmission de Malleribes ; légende de la photographie « Maleribes en 1885 – Familles de Raphélis-Soissan et de Lubac », collection Charles de Raphélis-Soissan. La légende indique une reproduction, un agrandissement et une mise en couleur en mars 1940 par les soins de Louis. ↩
- Souvenirs familiaux de Marc de Raphélis-Soissan ; témoignage rétrospectif de Nicole Houchart, message du 27 janvier 2025, archives familiales. Le baccalauréat d’Adèle et ses habitudes de veuvage sont rapportés par ce témoignage, sans diplôme joint au dossier. ↩
- Archives familiales : courrier d’EDF à Henry Bergasse, portant le timbre du 13 décembre 1949, et lettre d’Henry Bergasse à Louis, 23 décembre 1949. EDF annonce avoir interrogé l’Association générale des institutions de retraites des cadres sur les obstacles à la liquidation de la retraite. ↩
- Archives familiales : lettre de Louis à Charles de Raphélis-Soissan, Marseille, dimanche 29 janvier 1950, deux pages. ↩
- Archives familiales : acte de décès, Marseille, 1950, registre 4, acte n° 133 ; annotation portée sur la feuille de coupures de presse ; faire-part publié dans La Voix de Provence, 19 février 1950. ↩
